D’un regard

Ilsë mourra le lendemain.
Elle avait été choisie.
La nourriture avait un autre goût, ce matin-là. Plus profond, moins insipide. La saveur de la fin, probablement…
Any lui faisait face. Elle lui avait annoncé la nouvelle d’une voix calme, sans pouvoir le regarder. Il avait saisi sa main et elle avait trouvé le courage de lever les yeux.
Il n’y eut ni cris, ni larmes. Juste la douloureuse résignation et la tendresse infinie.
Ils se noyaient dans le regard de l’autre, se noyaient dans l’éphémère fragilité de l’instant.
-Lâchez-vous !
L’ordre avait claqué dans le silence du réfectoire.
Les contacts physiques entre Esprits étaient interdits. Pas d’exception.
Leurs mains se séparèrent, de même que leurs yeux.
L’instant était brisé. La dernière journée commençait.
Ilsë songea que bientôt, elle serait libérée des consignes mortifères du centre.
Certains disaient qu’une autre vie les attendait après l’Opération, une vie qui leur appartenait, une vie qu’on ne leur volait pas. Elle-même ne savait pas quoi penser. Elle attendait.
Cela faisait près de vingt ans qu’elle attendait…
Ils quittèrent le réfectoire pour rejoindre leurs occupations de la journée. Les garçons travaillaient leurs muscles et développaient leur intelligence tandis que les filles exerçaient leur esprit et affinaient leur silhouette.
Plus les Esprits étaient esthétiquement beaux, bien éduqués, ou agiles en société, plus ils valaient cher.

Ilsë n’avait jamais connu que le centre. Ses parents l’avaient échangée contre une vie meilleure lorsqu’elle était encore bébé. Le centre l’avait nourrie et éduquée.
Le centre avait fait d’elle un Esprit, une marchandise.
-Ilsë, parloir.
Juste un prénom. A quoi bon donner davantage d’identité à des êtres qui dépassaient rarement la trentaine ? Elle avait entendu dire qu’ils portaient des numéros, avant. Jusqu’à ce que cela ne choque les clients. Maintenant, ils avaient le droit à un prénom. Elle s’était souvent demandé qui avait choisi le sien…
Une femme l’attendait dans le parloir. Elle devait avoir la quarantaine, c’était jeune pour choisir l’Opération. Ilsë regretta soudain plus fort d’avoir été choisie par une personne aussi insipide et soucieuse de son apparence. Elle troquerait probablement rapidement son corps pour un autre.
-Parle-moi de moi, l’engagea la femme en lui souriant.
La jeune fille n’aimait pas ce sourire. Trop rayonnant pour être chaleureux, trop large pour être sincère. Trop égoïste.
-J’ai vingt ans. Le centre m’a appris à lire, compter et écrire. Je sais également chanter et jouer de quatre instruments de musique. Mes cheveux sont naturellement châtains, mais nous avons testé plusieurs couleurs et il s’avère que le blond que je porte actuellement met davantage mon visage en valeur.
Ilsë employait le ton monocorde que lui avait enseigné le centre pour réciter la présentation mille fois répétée.
-Qu’en pensez-vous ? demanda l’un des responsables du centre en s’approchant d’elles d’un pas souple.
-Elle est parfaite ! répondit la femme. Il faudra reprendre cette coupe de cheveux avant l’Opération, c’est d’une banalité affligeante !
-Nous évitons de trop soigner leur apparence au quotidien. Ils ne faut pas qu’ils développent des goûts trop marqués avant d’être vendus. Cela peut gêner la personnalité du client…
Ils parlaient comme si elle n’était pas là. Ceux qui n’étaient pas des responsables n’étaient que des objets.
-…Ilsë a goûté à une grande variété d’aliments, cela vous permettra de tout apprécier lorsque vous serez installée dans son corps. Est-ce votre première Opération ?
-Oui. Comment cela se passe-t-il ?
-Vous n’avez pas à vous inquiéter. Vous vous endormirez dans un corps fatigué et vous réveillerez dans ce superbe jeune corps. Il a été très demandé, savez-vous ? Vous avez beaucoup de chance d’avoir pu l’acquérir… Entre son physique et le soin apporté à son éducation, c’est véritablement l’un de nos meilleurs modèles.
Ilsë continua à les écouter parler d’elle, à s’extasier sur la pâleur de son teint, les reflets verts de ses yeux, la finesse de sa taille, l’habilité de ses doigts,…
Ils ne parlaient plus vraiment d’elle.
Elle n’était plus qu’esprit, à présent.
Son corps ne lui appartenait déjà plus vraiment.
Ses pensées filèrent au loin. Vers les rivages inconnus dont parlaient les légendes. Une île sans l’Opération, sans Esprit, où chacun pouvait choisir quoi faire de sa vie. C’était un lieu trop beau pour être vrai…
Son nom la ramena au réel.
-…très fiers d’Ilsë et de son agilité en public.
-Et qu’en est-il de cette procédure expérimentale dont j’ai entendu parlé ? Celle où l’on garderait en réserve l’Esprit ?
-Cela ne présente aucun risque pour vous, soyez rassurée ! Il s’agirait simplement de mettre de côté l’esprit d’Ilsë. Lorsque vous serez lasse de ce corps et que vous vous installerez dans un autre, nous essaierons de mettre à nouveau l’esprit d’Ilsë dans le corps que vous venez de quitter. C’est le retour de l’Esprit qui ne marche pas encore à chaque fois.
-Dans ce cas, je donne mon accord.
Ils pouvaient revenir ? On ne le leur avait pas dit.
-Puis-je libérer Ilsë pour que nous finissions de voir les détails ensemble ?
Ilsë sentit le regard de la femme peser sur elle, l’étudier, tentant d’en percevoir les défauts… C’était un regard sombre, non pas par la couleur des yeux, mais par l’impression qu’ils dégageaient. Une sorte d’aura perverse. Mais peut-être n’était-ce qu’une illusion.
-J’ai une dernière question. Ilsë, as-tu déjà aimé ?
-Cela nous est interdit.
-En effet, confirma le responsable. Il serait malvenu que le client se retrouve amoureux d’un inconnu plutôt que de la personne qui vit à ses côtés. Les Esprits sont vierges de toute émotion forte.
-Cela ne répond pas à ma question, sauf votre respect, Monsieur. As-tu déjà aimé, Esprit ?
Aimer ? C’était une question absurde. Elle n’était même pas sûre de savoir ce que cela signifiait…
Malgré elle, le visage d’Any s’imposa à son esprit. La chaleur de son regard, l’émotion en sa présence, le rire de son visage, le monde anéanti dans la mer de ses yeux… Etait-ce cela, aimer ?
-Non, je n’ai jamais aimé.
Elle vit dans le regard de la femme que celle-ci avait compris.
On lui fit signe de sortir.

Elle s’arrêta un instant dans la cour déserte.
C’était une belle journée. Les courants d’air jouaient dans les hautes branches des arbres et se moquaient des oiseaux. Les chatons du centre se disputaient une balle de tennis dans un coin d’ombre. Les légers rires en provenance du dortoir des petits volaient en silence jusqu’à ses oreilles. Les rayons du Soleil caressaient ses bras nus. Elle ferma les yeux et elle offrit son visage au baiser du vent et son âme à l’étreinte du jour.

Plus tard, la cloche du déjeuner la rappela à l’ordre.
Comme le voulait la coutume tacite des Esprits, ceux qui la connaissaient l’étreignirent d’un regard pour lui dire au revoir. Elle ne l’avait dit qu’à Any, mais ces choses-là se savaient toujours.

-Je n’ai pas envie que tu partes.
Le souffle d’Any au creux de son oreille, sa main si proche de la sienne.
-C’est comme ça. Peut-être qu’on se retrouvera, après l’Opération de retour. Si elle marche.
-L’île sans Esprits a plus de chance d’exister.
Any ne croyait que ce qu’il voyait. Il ne croyait ni à une autre vie, ni à un autre monde. Il n’y avait qu’un monde. Et la brièveté du simulacre d’existence qui leur avait été accordé.
Elle plongea dans les profondeurs de ses yeux bleus, là où seule comptait la saveur de l’instant présent…
D’un regard, tout un monde s’ouvrait à elle. Le blanc teinté d’inquiétude, le bleu serein de l’affection, le noir profond qui faisait mille promesses et offrait mille rêves. Elle plongea dans cet univers chaleureux et offrit le sien à Any. Précieux cocon de douceur volé aux règlements du centre et et à l’orchestration de leurs vies.
La cloche résonna dans le silence du réfectoire.
L’instant était brisé. Le dernier après-midi commençait.

Ilsë vit la femme quitter le centre lorsqu’elle sortit du réfectoire.
Elle la vit la regarder avec convoitise.
Elle frissonna.
L’atmosphère de cette après-midi était différente. Plus subtile, plus étouffante. Plus silencieuse. Même le Soleil avait des airs de fin du monde, avec ses épais rayons perçants et les effets qu’ils produisaient. Le ciel pleurait des larmes de sang.
Elle avait toujours trouvé que cela ressemblait aux minces et fragiles pétales d’une fleur. Avant. Elle aurait voulu les toucher du bout des doigts. Les rayons étaient-ils aussi fragiles qu’ils en avaient l’air ?
Un claquement sec sur son épaule la tira de sa rêverie. Elle baissa les yeux. L’après-midi était dédié aux arts.
Elle retrouva sa flûte avec un pincement au coeur. La mélodie commença à s’élever dans le silence de la pièce de répétition, pure et cristalline. Elle s’immergea progressivement dans la mélodie et les notes l’entrainèrent dans une farandole, dans un ailleurs d’émotions. Notes, sons, harmonie, rêves.
Plénitude.
L’espace d’un instant, rien d’autre ne compta que la musique de son coeur.
Les images commencèrent à danser devant ses yeux fermés. Le sourire d’Any, la profondeur de ses yeux, l’infini de la mer qu’elle n’avait vu qu’une fois, le ciel qui prend feu lorsque le Soleil se couche, les rires joyeux des enfants, les étreintes des plus grands, d’un regard, les applaudissements lors des concerts publics, la voix merveilleuse de la petite Êmna,…

 

Le dîner fut mélancolique. Les regards se cherchaient, s’attrapaient, s’étreignaient, sans mots. Davantage que les adieux à Ilsë, c’était leur vie à tous qu’ils saluaient, son éphémérité inutile.
-Je n’ai pas envie que tu partes, dit à nouveau Any.
-On se retrouvera peut-être, un jour.

-Est-ce que tu as confiance en moi ? lui demanda Any lorsqu’ils eurent fini de manger.
Elle se contenta de saisir son regard pour lui répondre. Elle le suivrait probablement au bout du monde, s’il le lui demandait. Mais c’était une autre confiance qu’il lui demandait en cet instant. Une confiance aveugle.
Elle ferma les yeux.
La main du jeune homme la guida hors du réfectoire, habilement masquée par la cohue des fins de repas.
Elle sentit la foule se disperser, les pas s’écarter les uns des autres. Le centre avait une odeur bizarre, les effluves de nourriture s’éloignaient, laissant la place à des odeurs de transpiration et de bois coupés.
Any avait pris sa main. C’était interdit.
Mais c’était sa dernière chance.
L’air de la nuit l’entoura soudain, frais et chaleureux. Le vent soufflait entre eux, jouait dans les cheveux d’Ilsë, semblait les unir plutôt que les séparer.
Any l’entraînait toujours vers une destination inconnue. Elle n’avait pas essayé de se repérer. A ses yeux, cela aurait trahi la confiance qui les liait.
Puis il y eut le bruit de course, derrière eux, et Any accéléra soudain. Accrochée à sa main, elle lui emboîta le pas sans réfléchir à ce qu’il faisait, à ce qu’ils faisaient.
L’extérieur, la course, le bruit des sifflets… La fuite.
Elle n’avait jamais osé en caresser la possibilité et voilà qu’Any lui offrait une échappatoire.
-On est presque à la porte, chuchota Any. Ils sont en train de la fermer.
Ils accélérèrent encore, portés par une énergie nouvelle. Ilsë sentit le courant d’air d’une main derrière elle, elle s’accrocha plus encore à Any.

Puis ce fut la fin.
La porte fut fermée avant qu’ils ne l’atteignent.
Ilsë lâcha la main d’Any avant que leur contact ne soit trop visible et ouvrit les yeux.
-Je suis déçu, dit l’un des responsables du centre. Les tentatives de fuite arrivent, mais je ne m’attendais pas à cela de votre part à tous les deux…
On les ramena à leur dortoir et un garde fut laissé devant la porte.
Allongés face à face dans la pénombre, séparés par un petit mètre de distance, Any et Ilsë s’observaient en silence.
Leurs regards se fondaient l’un dans l’autre.
Il tendit la main vers elle et elle la saisit, dans le vide entre leurs deux lits.
-Je refuse que tu partes, chuchota Any.
-Je reviendrai peut-être. Toi aussi, tu partiras, un jour ou l’autre.
-Je ne t’abandonnerai pas. Je te retrouverai.
Le sommeil finit par les attraper et les réunir dans un autre monde.

Lorsqu’ils vinrent la chercher le lendemain, pour l’Opération, ils n’échangèrent pas un mot supplémentaire. Tout avait été dit et la promesse avait été scellée en silence. Un jour, ils se retrouveraient.
On l’emmena dans une aile du centre qu’elle ne connaissait pas. Plus propre et plus blanche. Impersonnel.
Certains trouvaient une nouvelle vie, ici, mais ce ne serait jamais son cas.
-Ilsë !
Le cri avait retenti derrière eux, inadapté dans ce milieu impersonnel et mort.
La voix d’Any.
Elle se retourna et le vit courir vers elle. Il parvint jusqu’à elle sans que les responsables ne l’arrêtent, trop surpris pour réagir. Avec une douceur un peu brusque, il l’enlaça et leurs lèvres se joignirent.
Un arc-en-ciel éclata dans son coeur et dans son âme.
Puis des mains les séparèrent de force. Mais leurs regards restèrent unis, irrésistiblement fondus l’un dans l’autre. En cet instant, ils ne faisaient qu’un, d’un regard de tendresse profonde.
Le reste n’était plus important.
-Nom de nom ! Ils sont amoureux, soupira une voix. Surtout lui.
-Cela complique les choses. Les Esprits ne doivent pas connaître l’amour avant l’Opération, sinon…
Elle sentit une piqûre dans son bras, vit l’un des responsables injecter un produit transparent dans le bras d’Any, son sourire s’évanouir et la lumière de ses yeux s’éteindre. Le jeune homme glissa à terre.
La suite fut confuse. On l’entraîna jusqu’à une chambre blanche et le noir l’enveloppa.

 

Les yeux d’Ilsë papillonnèrent, agressés par la faible luminosité. Puis s’ouvrirent.
Elle était dans une pièce étrange, comme floue.
Et elle le vit.
-Je t’avais promis que je te retrouverai.
Any lui sourit.
Mais il avait quelque chose de changé…
Une fixité anormale dans le regard…


Marine Ginot, 01/2018
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