Louarra E14 – La douleur omniprésente

La douleur omniprésente
Les mots me blessent
Les silences me blessent

Nous marchons encore un long moment. L’endroit que je cherche est à l’écart de la ville, relativement bien caché.
Nous marchons en silence.
Mon sang se glace un peu plus à chaque pas.
Je suis déjà revenue là, mais l’effet reste le même à chaque fois. Peur et remords.

Nous finissons par arriver devant les deux tas de pierres.
Les deux tombes anonymes.
À chaque fois que je viens ici, mon coeur se fissure un peu plus. Je devrais arrêter de venir, mais je n’y parviens pas. Je leur dois bien ça. Nous étions trois, ce soir-là. Mais personne ne se souvient jamais des suivantes…
Je m’écarte légèrement d’Ëzil et je m’approche.
– Je te présente Ellounarâ et Loynâ, je murmure en m’agenouillant.
Il pose sa main sur mon épaule, mais je me dégage.
Je laisse les souvenirs remonter, à la fois précis et irréels. Le courage de Loynâ, ma peur, les rires hystériques de Vileirö, ses traits défigurés par la rage, la lame qui s’était enfoncée en moi, l’étreinte de celle qui m’accompagnait, le froid…
Et la voix de Loynâ, ferme malgré sa peur : « On va s’en sortir, je te jure que l’on va s’en sortir ». Comme une litanie.
C’était à moi de la protéger.
C’est elle qui s’est effondrée en première, tuée par le monstre qui avait momentanément remplacé son frère.
Cela aurait dû être moi.
– Louarra ?
La voix d’Ëzil m’empêche de sombrer complètement dans mes souvenirs. Mais c’est une autre voix que j’entends encore. Une voix d’amour transformée par la rage. J’essuie rapidement les larmes qui ont discrètement coulé.
– Louarra, est-ce que ça va ?
Je ne prends pas la peine de lui répondre. Pas directement.
– J’aurais dû mourir, ce soir-là.
Je refuse à nouveau de le laisser me toucher. Je ne veux pas l’impliquer. Il ne doit pas savoir, ne devrait pas même soupçonner la vérité.
Je lève les yeux vers le ciel, une fois de plus étonnée d’être en vie et que le monde soit resté le même lorsqu’elles l’ont quitté.
– Je suis désolé, dit-il avec une douceur rare dans la voix. On s’en va.
Je secoue la tête. J’ai besoin de rester encore un peu.
Besoin de rester encore un peu avec Ellounarâ et Vileirö.

Un silence lourd nous accompagne lorsque nous prenons le chemin de la ville.
Maintenant, trois personnes connaissent l’emplacement des tombes.

Le passé s’impose à nouveau dès que nous pénétrons dans la ville.
Les visages de mes parents sur l’un des écrans publicitaires, leurs voix qui jaillissent des haut-parleurs. « Rentre à la maison trésor ! », « Nous offrons une récompense pour toute information susceptible de nous aider à retrouver les filles ». Il y a de la douleur et de l’amour sur leurs traits. Ils paraissent plus vieux.
Mon coeur déjà en lambeaux achève de se briser.
Le souffle me manque, soudain.
Personne ne doit savoir, ce serait trop douloureux.
Trop dangereux.

La douleur omniprésente
Les mots me blessent
Les silences me blessent
Et j’alimente ma confortable douleur
Pour ne pas oublier
Pour ne pas m’attacher
Pour protéger les autres

L’ignorance est la seule protection possible contre lui.


Marine Ginot, 06/2018
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