Infiltration nocturne

Les lumières étaient éteintes depuis plusieurs heures lorsque la porte s’ouvrit. Violette se glissa hors du placard en veillant à ne pas faire de bruit et à ne rien faire tomber. Ses yeux commencèrent à errer dans la bibliothèque déserte.

L’absence de lumière dĂ©voilait une pièce très diffĂ©rente de celle dont elle avait l’habitude et un frisson d’excitation parcourut la jeune fille. La bibliothèque lui tendait les bras pour une nuit exceptionnelle. Seule au coeur des livres…
Violette sortit de son sac la lampe torche qu’elle avait prise et une douce lumière jaune baigna bientôt les rayonnages de livres. Elle connaissait les étagères sur le bout des doigts, mais tout semblait différent dans cette atmosphère particulière que la nuit lui offrait. Elle s’enfonça entre les livres avec une mine ravie. Elle concrétisait un rêve d’enfance : passer la nuit dans la bibliothèque. Comme dans un film d’espionnage, elle avait repéré les lieux et les allers et venues, surveillé les horaires, pris des notes et minutieusement organisé son infiltration nocturne. La jeune fille gagna à pas lents l’espace consacré aux littératures de l’Imaginaire. Les noms des auteurs, les titres et les couvertures dansaient dans sa tête. L’appelaient. Elle trouva le premier livre qu’elle avait choisi pour cette nuit spéciale : D’un monde à l’autre de Pierre Bottero. Un choix aux couleurs de l’évidence : concrétiser son rêve avec l’un de ses auteurs favoris et des personnages-amis qu’elle adorait retrouver. Elle se blottit dans l’un des canapés avec sa lampe, son livre, une thermos de café et beaucoup de joie.
Le temps s’évanouit.

La lumière vacilla. Un faux contact, certainement. Violette tapa à plusieurs reprises sur le dos de la lampe. Le premier livre avait retrouvé sa place dans les rayonnages et elle voyageait à présent dans un autre univers dont la couverture l’avait séduite. Sur les talons de Red et Hope, guidée par la plume de Jon Skovron, elle voguait sereinement, inconsciente des ombres qui s’agrandissaient.

La lumière vacilla à nouveau. Violette soupira, coupée dans sa lecture. Puis la lampe se stabilisa. La jeune fille replongea dans son livre.

La lumière s’éteignit. Violette releva brusquement la tête, tous les sens en alerte, éblouie par l’obscurité. La pleine lune tombant par les fenêtres habillait d’une lumière blanche les immenses rayonnages. Les ombres grises se perdaient dans les pieds des étagères. Le vert lumineux de la sortie de secours l’agressa presque et elle détourna le regard. Un peu plus loin, vers la porte principale, des voyants clignotaient. Malgré elle, la jeune fille frissonna. Ses yeux partaient dans toutes les directions, cherchant à reconstituer le plan des rayons, des zones, des livres. Ils revenaient sans cesse vers les voyants qui scintillaient au loin, seule trace de couleur dans la soudaine blancheur obscure. Elle se leva pour s’en rapprocher.

Les nuances de gris l’entouraient. Froides. Étranges. Chaleureuses. Les nuances de gris l’accueillaient. Le coeur battant, Violette ferma les yeux pour s’imprégner du sentiment de plénitude qui montait en elle. Celui d’avoir été choisie par la lune. D’être à sa place.
Un long grincement la fit sursauter.
– Qui va lĂ  ?
Seul le silence lui répondit. Le silence et un mouvement fugitif sur sa droite. Violette pivota, suivant le bruit, les grincements, les ombres. La lumière lunaire se fit plus faible tandis qu’elle tentait de voir la chose qui était là. Les ombres lui tendaient les bras, s’agrandissant sur son passage pour mieux l’entourer.
Le bonheur avait disparut dans l’âme de Violette. Une frĂ©nĂ©sie aux couleurs de la peur virevoltait en elle, frĂ´lant les ombres sourdes des histoires qu’elle ne reconnaissait plus. Le souffle court, la jeune fille s’Ă©garait entre les livres, Ă  la recherche d’une ombre qui semblait toujours plus proche. Toujours si loin.
Un nouveau grincement claqua dans le silence épais de la nuit blanchâtre et Violette s’arrêta net, éperdue.

      inspiration expiration inspiration expiration

Son souffle s’apaisa progressivement. Elle laissa son regard s’évader le long des tranches des livres. Sans les reconnaitre. Impossible, elle connaissait les rayonnages comme sa poche…
Que se passait-il ?
La fièvre la reprit tandis qu’elle essayait de se repérer. Elle avait suivi l’ombre au hasard, sans réfléchir, et l’obscurité se faisait plus câline dans ce recoin de la bibliothèque. Machinalement, elle essaya de rallumer sa lampe torche, sans succès. Elle se pinça, mais rien ne se produisit. Elle était bien réveillée. Dans une zone inconnue d’une bibliothèque fidèlement arpentée depuis toujours.
Trop surprise pour s’inquiéter, elle laissa ses doigts effleurer les tranches des livres inconnus. Ce toucher familier l’apaisa. L’ombre semblait s’être évanouie. Ses yeux se joignirent aux mouvements des doigts et elle tenta de déchiffrer les titres malgré la pâleur de l’éclairage.
Impossible. Les signes volaient et se mêlaient. Impossibles à saisir. Impossibles à reconnaitre. Sa respiration s’emballa. Peur. Incompréhension. Doute. Un courant d’air agita les cheveux de la jeune fille. Fébrile, Violette colla son nez aux rayonnages dans l’espoir de comprendre pourquoi les mots lui échappaient.
– Attention.
La jeune fille sursauta en laissant échapper un cri. La voix avait surgi du néant. Chaleureuse et dissonante. Prudente et émouvante. Étrange.
– Qui est lĂ  ? Montrez-vous ?
Le silence lui répondit. Grincements. Pas légers sur le plancher. Une ombre à gauche. Elle tourna sur elle-même dans l’espoir d’apercevoir celui ou celle qui avait parlé. Rejetant la peur qui menaçait de s’emparer d’elle, Violette s’obligea à avancer vers la silhouette qui s’éloignait. La lumière fantomatique de la lune ne lui permettait pas de l’identifier. La voix ne lui avait pas paru menaçante.

– Me trouveras-tu ? chantonnait la voix qui semblait sortir de partout. Es-tu digne d’être notre invitĂ©e ?
– Qui ĂŞtes-vous ?
– Nous sommes les gardiens du sanctuaire, les protecteurs des livres et des mots, les tĂ©moins des merveilles de l’imaginaire. Nous dĂ©vorons les phrases et savourons les histoires. Nous dĂ©couvrons, voyageons, rĂŞvons, partageons.
Violette s’arrêta. Les phrases résonnaient en elle avec puissance, évidentes et incompréhensibles. Des mots du coeur qui ne s’adressaient qu’à son âme. Confiante, elle refit un pas en avant.
– De qui les protĂ©gez-vous ?
– De l’oubli, de l’ignorance, de l’humiditĂ©, des maltraitances, des maladresses,…
– Des tasses de cafĂ© et des enfants pas sages…, s’amusa une nouvelle voix.
– Chhhhhhh ! s’écria un choeur.
Violette s’immobilisa à nouveau. Ils étaient plusieurs. Plusieurs êtres qui veillaient sur les livres, tapis dans leurs ombres.
– Vous ĂŞtes des gĂ©nies ? proposa-t-elle.
– Des gĂ©nies de bibliothèque ? Elle est bien bonne celle-lĂ  ! se moqua la voix pleine d’humour.
– Que fais-tu lĂ , enfant ? reprit la première voix. Que cherches-tu dans une bibliothèque ?
– Je…
Violette s’interrompit, à la recherche de mots pour décrire ce qui finissait toujours par la ramener vers la bibliothèque, vers les livres. Un sentiment, une force, une soif, une curiosité.
– Attendez, je vais vous l’écrire.
Courant presque, Violette alla chercher une feuille et un stylo sur le bureau d’accueil. L’encre habilla la page à mesure qu’elle cherchait ses mots, raturait, recommençait. Les voix des génies-qui- n’en-étaient-pas s’étaient tues. Elle releva la tête pour lire le texte qui était né :
– Amour de mots, jeu de lettres / PoĂ©sie des mondes / Partage, espoir, magie / Au commencement Ă©taient les livres.
Un silence accueillit son poème. Un silence puissant. Les ombres s’éloignèrent et elle ne chercha pas à les suivre. Violette attendit, le coeur battant.

Les pas revinrent, plus nombreux qu’elle ne l’avait imaginé.
– Tu es digne d’être notre invitĂ©e. Tu seras bibliothĂ©caire Ă  titre honorifique.
Les pas s’approchèrent encore, les ombres entrèrent dans la lumière. Violette s’accroupit pour mieux les observer et un petit rire lui échappa.
Les rats de bibliothèque se tenaient devant elle, souriants.


Marine Ginot, 01/2019
Tous droits réservés

Ce texte a Ă©tĂ© Ă©crit dans le cadre d’un concours de nouvelles organisĂ© par la Bibliothèque Maria Rainer Rilke pour la Nuit de la lecture sur le thème « Nuit fantastique Ă  la bibliothèque ».
Je vous invite à découvrir les nouvelles lauréates de cette soirée :
– catĂ©gorie adulte : L’ivre de livres
– catĂ©gorie enfant : Une Nuit Ă  la bibliothèque. Seul, ou presque

Image de fond issue de Pexels 

Une rĂ©flexion au sujet de « Infiltration nocturne »

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