Louarra E04 – J’aime les rues et le jour

Alizur aime les toits et la nuit, j’aime les rues et le jour.

Étonnamment, il fait beau. Pas seulement un jour sans brouillard, non, il fait vraiment beau, avec du soleil et du ciel bleu.
Mes doigts ont visité les poches de toutes les personnes errant dans les rues de Lijzot. Les passants sont distraits, l’exercice n’a rien de difficile… Et comme il a plu une bonne partie de la décade, il y avait moins de gens disponibles à l’extérieur, ces derniers jours…
J’aime être dans la rue, maintenant. Ça n’a pas toujours été le cas. Avant…
Mais c’est ma deuxième maison, à présent, après le QG.
Je m’engage dans l’étroit passage qui mène à la petite porte donnant accès au QG.
– Mot de passe ?
– Piècettes de cuivre en vol, comme un tourbillon.
Ça n’a aucun sens, et c’est bien le but. Personne ne peut le trouver par hasard et Elroy le change tous les dessijis, le dixième jour de chaque décade. Avant, c’était « harmonica tombant qui roule vaincu par l’invisible »… Je ne sais pas où il trouve ces idées… Peut-être en choisissant au hasard des mots dans un dictionnaire avant d’en faire quelque chose qui ressemble à un semblant de phrase…
– Tu peux entrer.
La sentinelle m’ouvre la porte.
Le QG est comme un saut dans le passé : le couloir qui mène à la pièce principale est éclairé par des torches, ce qui lui donne une odeur bizarre. La pièce principale dans laquelle je débouche quelques minutes plus tard a tout d’un théâtre : une sorte d’estrade et des gradins autour, des plaques avec des noms que je ne connais plus, des portraits défraichis que je ne reconnais plus en hauteur sur les murs. Elle est entre mon passé et mon présent. C’est la pièce où nous nous rassemblons, échangeons des nouvelles, mangeons pour certains, avons nos rites, effectuons les rituels… D’ailleurs, au fond de l’estrade, il y a les autels des dieux, sur roulettes pour que nous puissions les approcher lors les rituels et des cérémonies.
À côté de l’estrade, en bas, il y a une autre porte qui ne ferme plus. Et derrière se trouve une enfilade de couloirs et de petites pièces. C’est là que vivent ceux qui n’ont pas d’autres endroits où aller. Des pièces vaguement reconverties en chambre, des réchauds accompagnés de tables et de chaises dans certaines salles un peu plus grandes, des sanitaires sans eau chaude, l’eau courante à certains endroits, des foyers aménagés pour faire du feu, voire pour cuisiner. L’ensemble est disparate et plutôt désorganisé mais c’est loin d’être glauque et insalubre.
Et surtout, c’est chez moi.
Je monte l’escalier branlant pour rejoindre la pièce que je partage avec Malyra et Auréléty. Malyra a cinq ans de plus que moi et son frère en a trois de moins qu’elle. Si Alizur m’a récupéré après ce fameux jour et m’a enseigné deux trois trucs, c’est eux qui m’ont véritablement pris sous leur aile à mon arrivée dans la bande, qui m’ont appris à me débrouiller et m’ont défendu tant que j’en étais incapable.
Ils ne sont pas là. Ils sont artistes et il y a du monde dehors, elle doit être en train de chanter un air de l’île, accompagnée par l’asphiron d’Auréléty, un instrument à dix cordes produisant des sons différents. Il l’a fabriqué lui-même, à partir de morceaux de bois récupérés sur un chantier et de cordes qu’il m’a demandé de voler à un artisan. C’est un instrument magnifique ! Les cordes sont accrochées en haut d’un manche qui repose sur l’épaule du musicien, elles courent le long du bois, et passent par des orifices en bas du manche. Ce dernier se fond ensuite dans le bord d’un tube creux qui s’élève du socle rond. Les cordes s’intercalent chacune dans une encoche creusée autour du tube creux avant d’être fixées sur un bord du socle posé sur les genoux de l’instrumentiste. Malyra a une voix aiguë et pure qui s’accorde extrêmement bien avec les sons cristallins de l’asphiron.

– Louarra !
La voix semble sortir de nulle part.
– En haut !
J’aurais dû m’en douter, puisque c’est la voix d’Alizur. Et Alizur aime les toits et les hauteurs.
Je lève la tête.
Il me regarde par la lucarne entrouverte :
– Tu me laisses entrer ?
Je monte sur une chaise pour ouvrir complètement la fenêtre.
Il me regarde de son sourire si particulier, entre le sourire sincère, le sourire moqueur et le sourire triste.
Je descend de la chaise et m’écarte pour le laisser descendre. Je l’évite depuis qu’il m’a montré le nouveau QG, mais là, difficile de refuser de le laisser entrer…
– Tout compte fait, tu devrais monter…
Je le regarde en silence. Il me rend mon regard et son sourire perd en tristesse ce qu’il gagne en moquerie.
– Le ciel est dégagé et la nuit va bientôt tomber, tu devrais monter voir ça.
Alizur aime les toits et la nuit.
Il insiste du regard et je finis par céder. Je remonte sur la chaise et il m’aide à rejoindre le toit d’un bras.
Je m’assoies à côté de lui, mais pas trop près.

– La semaine prochaine, je t’emmène travailler ton escalade, un soir.
Il disparait d’un saut que je ne pourrais pas imiter. Trop loin, trop haut.
Je soupire.
Alizur aime les toits et la nuit, j’aime les rues et le jour.


Marine Ginot, 11/2017
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