La Flûte enchantée

J’avais déjà joué avec les mots et les expressions dans Le faux littéraire et je voulais réessayer dans une histoire plus construite. Trouverez-vous toutes les références ?
J’espère que ce texte vous plaira 😉

Alice regarde l’horizon. Le ciel explose en roses, sa gorge est en feu. Elle s’arrête. Reprend son souffle, l’oreille aux aguets.
Un hurlement retentit au loin. La jeune fille reprend sa course pour ne pas se faire avoir. Un bruit derrière elle, un halètement sur sa gauche. Alice court, aussi vive qu’un écureuil.
Soudain, une mélodie. Douce, subtile, accompagnée de pas de velours.
Il sort du bois. Son visage est indéfinissable, ses cheveux sont sombres dans l’obscurité du crépuscule. Alice se fige.
– On ne t’a jamais appris à ne pas te jeter dans la gueule du loup ?
La voix légèrement moqueuse lui coupe le souffle. Muette comme une carpe, elle le dévisage avec des yeux ronds.
– S’il t’attrape, tu vas t’en mordre les doigts… Ou plutôt, il va te mordre les doigts !
Il a l’air fier de sa blague, il en rit aux larmes, ou presque. Et Alice l’observe, immobile comme une statue, figée par sa voix et sa musique. La mélodie reprend, s’échappe de la flûte et la jeune fille l’observe toujours. Il est en partie masqué par la pénombre. La mélopée s’élève, triste et sublime, dynamique et mélancolique. Alice regarde danser les ombres. Lentement, son pied se soulève, elle fait un pas de tortue.
Un deuxième.
S’arrête.
Le loup a disparu et elle ne peut pas bouger. La musique vole autour d’elle, emplit l’air nocturne, effleure ses cheveux. Alice en prend plein la tête avec un délice inquiet. Elle ne sait que penser. Qui est-il ?
Ses traits se fondent de plus en plus dans l’obscurité. Elle voudrait tendre la main, s’approcher, mais son corps ne semble pas disposé à lui obéir. Des mèches de cheveux bruns commencent à lui tomber devant les yeux, mais elle ne peut pas esquisser le moindre geste pour s’en débarrasser.
Le temps passe dans la musique hypnotique et Alice a l’impression de faire corps avec le bois, de prendre racine.
Sa respiration s’apaise.

Enfin la flûte s’arrête et il s’approche.
La nuit semble s’être évanouie et Alice peut enfin voir ses traits. Fins, délicats et marqués. Il a des yeux sombres, légèrement fendus. Des cheveux qui lui tombent aux épaules. Des vêtements neutres à l’air confortable.
Indéchiffrable. Voilà le seul mot qui lui vient à l’esprit. Si étrange et si familier à la fois… Elle tend le cou vers lui, pour mieux voir.
– Attention, tu vas perdre ta tête…
Et toujours ce ton moqueur… Alice esquisse un sourire et récupère sa tête. Elle a du mal à avoir la tête sur les épaules ses derniers temps, depuis que…
– Tu rêves ?
Une sorte d’inquiétude à présent. Alice le dévisage, se noie dans ses yeux douceur de miel. Secoue la tête. Se ressaisit :
– Non. Je pense.
– Donc je suis.
Elle le regarde sans comprendre. Il sourit d’excuse.
– Viens, chuchote-t-il en lui tendant la main.
Elle la saisit, lutte quelques pas contre les fourmis dans ses jambes, finit par secouer sa jupe pour achever de les faire fuir, lui emboite le pas.
Autour d’elle, le bois s’est métamorphosé. La lumière y pénètre davantage et les rayons du Soleil baignent les arbres et les feuilles dans un doux orangé. Du coin de l’oeil, elle surprend les mouvements vifs d’animaux qui courent, jouent, chantent et crient. Son regard erre entre les branches, effleure le bois, part dans les nuages.
Il a lâché sa main et ils avancent en silence, immergés dans les bruits de la forêt.
Un nuage passe et la lumière change. S’assombrit. La forêt devient tunnel et la respiration d’Alice s’accélère. Elle n’en voit pas le bout. La peur rampe insidieusement vers son coeur.
Il s’écarte et elle s’arrête, retient un cri.
La musique s’élève dans l’air obscur, douce et sifflante, dompte la peur. Alice se remet en marche, sur les pas de la flûte.
À un moment, quelque chose la frôle. Elle sursaute à peine, abîmée dans la mélodie.

Une lueur se dessine dans le lointain, elle voit le bout du tunnel apparaître.
Une clairière lumineuse s’offre à son regard. Une petite maison de bois en son centre. Alice n’essaie pas de comprendre.
Il la fait entrer dans la maisonnette et la jeune fille retient un rire.
– Liff, arrête de te rouler dans la farine ! gronde le garçon.
Un lapin à l’oeil brillant le teste du regard avant de s’exécuter. Alice regarde autour d’elle. L’endroit est chaleureux. Elle touche du bois tandis que sa main erre sur la table au centre de la pièce. Le lapin vient jouer entre ses doigts et son rire s’élève dans la maison. Elle en oublie l’ombre tapie dans son coeur.
– Désolé pour le désordre, fais attention. Et ne mets pas les pieds dans le plat. Installe-toi.
Elle ne l’avait pas remarqué, le désordre, ni le plat par terre. Charme de l’atmosphère.
Elle s’assied sur l’une des chaises et le regarde bouger dans l’espace. Fluidité et précision. Comme s’il dansait dans son regard, pour ses beaux yeux.
– Ah parfait ! Les carottes sont cuites. Tu as faim ?
Il tient une assiette dans chaque main tandis que le lapin tente d’escalader sa jambe droite. Il se débarrasse négligemment de Liff en faisant quelques pas et pose les deux assiettes sur la table.
– Le vague est beau ? lui demande-t-il.
– Pardon ?
– Tu as les yeux dans le vague depuis tout à l’heure. Le vague est beau ?
– Je…, tente-t-elle en se secouant, Je… Oui…
Même elle entend la pâleur de sa voix.
– Je suis au bout du rouleau…
Voilà, elle l’a dit. L’aveu lui brûle les lèvres.
– Alors dors.
Il ne dit que ça. Puis il reprend sa flûte et la musique s’élève.
Alice lutte un instant, le regarde :
– Qui es-tu ?
– J’ai beaucoup de noms. Dors à présent. Dépose ton fardeau dans la musique…
Les yeux d’Alice se ferment.


Marine Ginot, 04/2019
Tous droits réservés

Retour à l’accueil
Poursuivre la lecture 😉

Image issue de Pixabay

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s