Créations collaboratives, Mes écrits, Textes courts en prose

La Grande Cérémonie de la Chasse au Trésor

En collaboration avec l’illustratrice Emmanuelle Ramberg (Illugami), j’ai l’immense plaisir de proposer chaque vendredi soir jusqu’à noël une création inédite à quatre mains.
Deux sont des textes mis en illustration par Emmanuelle, deux sont des illustrations que j’ai mise en texte.

J’espère que ce premier conte vous plaira !

Depuis des temps immémoriaux, le clan des Longues-Queues habitait en bordure des champs cultivés, en harmonie avec les plantes et animaux des alentours, et relativement bien dissimulés des Grands Deux Pattes vivant dans les immenses constructions étranges à proximité.
Et depuis ces mêmes temps immémoriaux, chaque souriceau et chaque souricette du clan des Longues-Queues avait vécu la Grande Cérémonie de la Chasse au Trésor qui faisait d’une jeune souris un membre adulte du clan.

Les moustaches de Lio frétillaient d’excitation à l’approche de sa propre Grande Cérémonie de la Chasse au Trésor. Il le sentait dans les tréfonds de son âme, de son instinct, de ses tripes et jusqu’aux extrémités de ses moustaches et de sa queue : son grand jour serait bientôt là !
Une lune auparavant, Gil était revenu de sa Chasse avec une splendide gemme aux reflets rougeoyants. Une saison plus tôt, Lirtis avait rapporté un breuvage enchanteur qui rendait extrêmement joyeux. Hula avait impressionné tout le clan avec un fabuleux parchemin ancestral couvert d’incompréhensibles signes et superbement orné. Vliji avait fait le tour du monde et leur avait transmis une langue jusqu’alors inconnue. Mais le Trésor préféré de Lio était sans hésitation celui de Mila : une petite statuette dorée trouvée dans une construction loin, très loin de la prairie, et qui brillait de mille feux quand les rayons du Soleil l’enlaçaient. Lio se souvenait de l’émerveillement sur tous les visages des Longues-Queues et espérait que son propre Trésor serait incroyable, et beau, et scintillant, et merveilleux, et digne d’entrer dans les légendes que les souriceaux et les souricettes se racontaient avec envie certains soirs autour du feu.

***

– Souriceaux et souricettes du clan des Longues-Queues ! Aujourd’hui est un grand jour car aujourd’hui est le premier jour de votre Grande Cérémonie de la Chasse au Trésor !
Lio rayonnait dans le Soleil levant, bien droit sur la butte, buvant les paroles du Sage du clan qui surplombait l’assemblée. Bientôt, les éclats apparaîtraient pour guider chacun d’eux jusqu’à son Trésor. Les yeux fermés, les oreilles tendues, il respirait le vent et buvait les paroles, savourait l’attente recueillie du clan et s’offrait à la caresse fragile des éléments du monde sur son pelage brun.
– Votre éclat vous choisira et vous guidera tout au long de votre Grande Cérémonie de la Chasse au Trésor ! Suivez-le et faites-lui confiance !
À ces mots du Sage, dix éclats se détachèrent du Soleil et vinrent se positionner devant les jeunes souriceaux et souricettes alignés face au monticule sur lequel il se tenait. Lumineux sans être éblouissants, chaleureux sans être brûlants, Lio et les autres se sentaient doucement confortés et rassurés par la présence de l’éclat qui venait de les choisir.
Lorsque les éclats s’élancèrent vers le vaste monde d’au-delà de la prairie, chacun ramassa son bagage et se lança à sa suite, avec enthousiasme et détermination.
Lio se sentait invincible, porté par la chaleur douce de l’éclat qui lui montrait le chemin, par la joie et la fierté de partir en quête de son Trésor. Il pouvait presque sentir des ailes lui pousser dans le dos.

***

Lio avait perdu le compte des jours. Il avait soigneusement évité les Grands Deux Pattes et les Constructions Collectives Multiples qui anéantissaient la verdure, la nature et ses élans de vie. Il avait involontairement et périlleusement joué à chat avec un matou grassouillet. Il suivait son éclat, le devançait parfois lors d’une accélération d’urgence.
Malgré l’impression d’avancer dans le vent, il s’émerveillait des paysages qui se dévoilaient à chaque pas. Les plantes se métamorphosaient à mesure qu’il s’éloignait de son foyer et il comprenait mieux l’enthousiasme qui envahissait les récits de ceux qui étaient revenus de leur Chasse au Trésor. La nature dans sa puissance, sa vivacité, sa créativité et sa diversité l’entourait, le protégeait, le nourrissait et parfois, mettait un obstacle en travers de sa route, comme pour tester sa détermination. Il avait pris le vent et le soleil, les pluies et les parfums, les doutes et les découvertes. Certains rêves avaient pris vie pour lui raconter de nouveaux possibles, certains cauchemars s’étaient fait mésaventures pour devenir apprentissages.

Mais Lio avait perdu le compte des jours et commençait à se demander où l’entraînait son éclat.
Il avait rencontré d’autres voyageurs, parfois même d’autres souriceaux et souricettes avec leur propre éclat, voire leur propre Trésor. Et lui, rien.
Il avait écouté de nouveaux récits d’aventures fabuleuses, admiré les richesses de chacun, variées et diverses selon les lieux. Et lui ne voyait qu’obstacles, mésaventures et découvertes.
Il avait changé de langues et de paysages plusieurs fois, rencontré des animaux bavards et curieux (et certains qui n’étaient ni l’un ni l’autre, pour ne pas dire franchement désagréables). Et son éclat poursuivait sa route.
Quel était donc son Trésor ?

***

Lio marchait dans la neige pour la première fois de son existence. Le froid s’infiltrait partout et, malgré la chaleur tendre de son éclat, il peinait à se réchauffer. Et cela n’avait pas la moindre importance.
Tant de blancheur à perte de vue ! C’était difficile à croire pour un jeune souriceau des plaines ! La lumière se réverbérait à l’infini, comme si tout ce blanc ne pouvait que scintiller de mille feux et ouvrir une parenthèse dans un univers radieux et immaculé. Son éclat guide se perdait dans les étincelles de Soleil et cela renforçait l’atmosphère particulière des montagnes qu’il traversait. Il avait l’impression d’avoir pénétré dans un autre monde.
Frissonnements. Éclat. Un pas après l’autre. Émerveillement. Glacé.
Il était enveloppé dans un douillet manteau rouge assorti au bonnet à pompon blanc qu’on lui avait déniché et montait vers le toit du monde. Il côtoyait les nuages et caressait l’éternité, embrassait la blancheur et soufflait la chaleur. Il avait craint que ses moustaches ne gèlent, mais le froid omniprésent était une étreinte mordante et vivifiante qu’il avait appris à apprécier. Son éclat le devançait joyeusement, l’entrainait vers des hauteurs dont il ignorait l’existence, dans un paysage désertique et sauvage.

Ce soir-là, assis auprès d’un feu qui donnait davantage de lumière que de chaleur, emmitouflé dans une couverture, blotti contre une tasse fumante, Lio se demanda pour la millième fois où était son Trésor. Ce qu’était son Trésor.
Il avait vu des merveilles insoupçonnées, des paysages incroyables, des peuples différents, des cultures diverses, des oeuvres splendides, et toujours son éclat avait poursuivi sa route. Plusieurs fois, il avait été tenté de prendre l’une des richesses découvertes, voire même offertes, et de rentrer au village. Mais il avait tenu bon. Il suivrait son éclat jusqu’au bout.

Il arpenta les hauteurs pendant plusieurs jours encore, tache brune et rouge dans l’immensité inanimée. Il savoura chaque pas et chaque murmure du Soleil, chaque crissement et chaque souffle. Il apprit à aimer le froid qui enveloppe et l’éclat qui réconforte, le blanc qui adoucit et celui qui scintille.

Mais il apprécia beaucoup de redescendre vers les plaines !
À son arrivée en bas, dans l’un des villages qui l’avait accueilli avant son ascension, on lui demanda comment s’était passé son expédition, ce qu’il avait vu, entendu, s’il avait eu peur, tout seul dans le bout du monde.
Lio ouvrit la bouche, chercha ses mots. Il en saisit quelques uns et commença à en faire une phrase. Mais aucun son ne franchit ses lèvres, les mots lui échappaient, fuyant dans l’émotion de ses contemplations, réfugiés dans un chant du monde soufflé par les vents et les glaces.
On lui tendit une feuille vierge et une plume d’encre. Le bouillonnement intérieur se fit harmonie de sens et d’émotions et Lio laissa ses expériences et ses impressions prendre forme et phrase sous la plume dansante. Il raconta l’émerveillement et la beauté, célébra le monde qu’il avait découvert et les splendeurs de la neige qui l’avait conquis, esquissa les silhouettes et les lieux, offrit le témoignage vivant et l’émotion vibrante.
La plume filait, filait, incontrôlée, incontrôlable.
Certains se lassèrent de le regarder, mais Lio n’en avait cure. Une étrange fièvre l’avait saisi tandis que sa parole se libérait.
Plus tard, quand la plume, fatiguée, se posa à côté d’une montagne de feuilles, Lio releva la tête et contempla la petite assistance de curieux.
– Tout est là.
Alors, l’éclat de Lio s’illumina, radieux dans la nuit tombante et vint se poser sur les feuillets recouverts des pensées et découvertes du jeune souriceau. Un immense sourire fleurit sur les lèvres de ce dernier : le voilà son Trésor ! Et pas n’importe quel Trésor : un carnet de voyage illustré pour raconter le monde, faire découvrir de nouvelles histoires et légendes, transmettre les rencontres et richesses révélées par cette fabuleuse Chasse au Trésor !

***

Quand il revint fièrement chez lui, Lio fut extrêmement déçu du peu d’enthousiasme qui accueillit son oeuvre. Pourtant, il savait que c’était cela son Trésor ! L’éclat l’avait raccompagné au village après l’achèvement de l’ouvrage.

Puis, un jour, une jeune souricette demanda à voir le Trésor de Lio dont elle avait tant entendu parlé. Elle commença sa lecture avec curiosité et la poursuivit avec avidité. Elle fut tour à tour émue, transportée, émerveillée, frappée, triste, effrayée,… Elle voyagea au gré des mots et des illustrations, happée par l’exploration offerte par la plume de Lio. Elle fut si marquée par sa lecture, qu’elle en parla immédiatement et fit découvrir le voyage à d’autres souriceaux et souricettes du Clan des Longues-Queues, tant et si bien que le Trésor de Lio devint rapidement l’un des plus précieux du clan.

Une illustration d’Emmanuelle Ramberg et un texte de Marine Ginot
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