Louarra E13 – Je ne peux pas faire confiance

Je ne peux pas faire confiance.
Je ne peux pas me faire confiance.
Je ne peux pas m’attacher.

J’ai quitté notre abri pendant qu’il dormait. Sans me retourner.
Je ne peux plus rester, c’est beaucoup trop dangereux. Et pourtant…
Pourtant j’ai lu dans l’oeil d’Ëzil et dans la chaleur de notre étreinte qu’il me protégerait du reste du monde. Du reste des mondes dont il ne soupçonne pas la véritable nature.
Je fuis.
J’aimerais pouvoir me poser, mais je sais que je ne le pourrais plus jamais. C’est trop dangereux. Si je reste immobile, il me retrouvera.
Je vois immédiatement les résultats de l’entraînement d’Ëzil. Mes mouvements sont plus souples et plus assurés, ma démarche est plus silencieuse et me rend insignifiante. Et bien que je ne sois pas encore capable de le toucher, je suis nettement meilleure qu’avant face à un adversaire, même armé. Face à plusieurs assaillants, ça reste laborieux, mais mes chances de m’en sortir vivante ont nettement augmenté.

Une fois que je me suis suffisamment éloignée, je me tapie sous un porche pour changer d’apparence, une fois de plus.

Je n’y parviens pas.
La douleur précédent les grosses altérations monte, mais je ne parviens pas à me métamorphoser.
Même le retour à mon apparence naturelle m’est interdit.
Cela n’arrive jamais. En théorie.
Cette fois, je me suis véritablement perdue.
Je voudrais en pleurer. De rage ou de désespoir, je l’ignore.
Cette fois, je n’ai plus que ma douleur, ma noirceur et les mensonges dont je me suis soigneusement entourée…
Une larme orpheline et silencieuse roule sur ma joue.

Un mouvement sur ma gauche m’empêche de m’appesantir davantage sur ma situation.
Et un autre mouvement sur ma droite. Je suis encerclée par trois silhouettes.
C’est l’occasion de mettre à l’épreuve les leçons d’Ëzil… Je m’en serais bien passé.
– Regardez ce que nous avons là…
La première mise en garde d’Ëzil me revient soudain en mémoire : c’est l’heure des vautours.
– C’est une jolie colombe, continue une voix malveillante.
Voilà un oiseau auquel je n’avais pas encore eu droit.
– Viens avec nous, ma jolie. On te protégera.
– Non, merci, je réponds. Je peux prendre soin de moi.
– Mais c’est qu’elle mordrait ! ricane la troisième voix.
La lame qu’Alizur m’a appris à dissimuler dans ma manche se matérialise dans ma main. Cela les fait rire.
J’en profite pour sauter sur celui qui est le plus proche, avant qu’il ne se ressaisisse, et je fais taire son rire mauvais pour l’éternité.
Plus que deux.
– Vous voyez, je peux prendre soin de moi.
– Sale garce ! siffle la première voix avec haine.
Ils se jettent sur moi avec une synchronisation maladroite. Ils sont nettement plus lents qu’Ëzil, mais nettement plus agressifs. Et ils sont deux.
Je me défends bien, mais pas suffisamment.
L’un d’eux parvient à m’immobiliser tandis que l’autre caresse mon cou avec le couteau qu’il m’a pris. Je devrais avoir peur, mais je n’y arrive pas.
J’ai perdu la lumière depuis si longtemps, et aujourd’hui, j’ai également perdu le chemin jusqu’à mon propre corps.
Il suffirait d’une caresse un petit peu plus appuyée pour que ma fuite s’arrête enfin. Le baiser de la lame m’apparaît comme une délivrance.
– Lâchez-la, ordonne une voix sèche que je connais bien.
– C’est elle qui l’a cherché.
– Elle a effectivement tendance à chercher les ennuis, admet Ëzil. Lâchez-la.
– Non, elle est a nous maintenant, déclare celui qui me caresse la gorge.
– Attends, c’est le Borgne.
Il y a une sorte de crainte dans la voix de celui que me tient fermement.
Ils dévisagent Ëzil en silence. Ce dernier les toise.
– J’ai entendu parler de toi, dit le premier homme à Ëzil. Il paraît que tu n’as pas d’égal.
– Si je vous le prouve, vous la lâchez, propose-t-il.
– Reste en dehors de ça ! je lui crie.
– Désolé, je ne peux pas.
– Va-t-en, Ëzil !
Laisse-moi partir, voudrais-je ajouter. Mais les mots restent coincés dans ma gorge. Il se désintéresse de moi :
– Si je vous le prouve, vous la lâchez.
– D’accord.
Celui que me tient m’éloigne un peu, pour laisser aux deux hommes plus de place. L’adversaire d’Ëzil est armé. Mais ce dernier n’a pas besoin d’arme. Il est une arme.
Les mouvements sont trop rapides, trop fluides pour que je distingue vraiment ce qui se passe, et celui qui me tient m’empêche de bien voir.
Ëzil termine l’affaire très rapidement. Son adversaire gît en gémissant pitoyablement.
– Louarra, on s’en va.
On me lâche et je vais vers lui :
– Tu aurais dû rester en dehors de tout ça, je lui reproche tandis que l’on s’éloigne.
Il me regarde, mais son oeil semble passer sur moi sans me voir.
– Je t’ai entendu partir presque en douce. Je ne pouvais pas te laisser faire.
Ce n’est pas la peine d’argumenter avec lui.
– Tu es Loynâ.
Ce n’est même plus une question.
– Ellounarâ et Loynâ sont mortes de la main de Vileirö.
Il s’arrête et m’emprisonne dans son regard.
– Tu mens.
– Non, et je peux te le prouver.
Nous nous dévisageons un moment. Il me teste du regard.
Puis il hoche la tête. Sa façon d’accepter.
Je me remets en marche et il m’emboite le pas.
À un moment, il saisit ma main.
Nous allons plutôt loin.

Je ne peux pas faire confiance.
Je ne peux pas me faire confiance.
Je ne peux pas m’attacher.
Cela ne peut que finir mal.
Je devrais partir. En courant.
Mais je reste, et mon coeur résonne.


Marine Ginot, 06/2018
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